Dans le domaine des troubles du comportement alimentaire (TCA), le mot restriction est souvent utilisé… mais rarement précisé. Il existe pourtant plusieurs types de restriction, aux conséquences très différentes. Les confondre peut induire en erreur – et parfois même freiner la guérison.
La restriction calorique sévère : un vrai danger
La première forme de restriction, la plus connue, est la restriction calorique drastique, comme on la retrouve dans de nombreux régimes. Il s’agit de manger bien en dessous de ses besoins vitaux, parfois même en dessous de ce qu’on appelle le métabolisme de base – c’est-à-dire la quantité d’énergie minimale dont le corps a besoin au repos, pour maintenir ses fonctions vitales (respirer, digérer, faire battre le cœur…).
Lorsque l’apport énergétique devient insuffisant :
- Le corps rentre en mode alerte, comme en période de famine,
- Il ralentit le métabolisme, stocke davantage, déclenche des compulsions,
- Et il favorise la reprise de poids… souvent au-delà du poids de départ.
Autrement dit : la restriction calorique extrême est un piège, qui aggrave souvent les troubles, à la fois sur le plan physiologique et psychologique.
Si on a du poids à perdre pour votre santé (attention à la dysmorphophobie), il faudra réduire très légèrement la quantité de calories de la journée, en accord avec un thérapeute expérimenté, de façon a perdre du poids très lentement, et en tout cas, jamais plus d’un kilo par mois. De façon à ne pas affoler le corps. Il faudra aussi que ces calories consommées apportent tous les nutriments dont le corps a besoin.
Souvent, les personnes qui souffrent de TCA ou de compulsions alimentaires veulent perdre du poids très vite, parce qu’elles savent, au fond, qu’elles ne tiendront pas longtemps face à leurs pulsions. Elles espèrent que se voir minces rapidement leur donnera la motivation nécessaire pour maintenir cette perte de poids.
Mais en réalité, tant que l’addiction n’est pas soignée à la racine (physiologique, neurochimique), rien n’empêchera une reprise de poids — que ce soit en quelques semaines ou en quelques mois. C’est le mécanisme du yoyo, bien connu.
On observe le même phénomène après certaines chirurgies bariatriques, où des pertes de poids spectaculaires sont suivies de rechutes, lorsque le trouble addictif persiste en arrière-plan.
Une autre forme de « restriction » : le refus de la malbouffe ?
Mais dans le champ des TCA, certains thérapeutes utilisent un autre sens du mot « restriction ».
Pour eux, se priver de malbouffe – c’est-à-dire refuser des aliments très transformés, sucrés, gras, souvent addictifs – serait en soi une forme de restriction à combattre. Ils prônent une forme de « réconciliation alimentaire » dans laquelle aucun aliment ne serait interdit, y compris les aliments industriels.
Si cette approche peut sembler équilibrée en théorie, elle devient problématique lorsqu’elle s’applique à des personnes en réelle dépendance alimentaire.
Nombre de personnes souffrant d’hyperphagie ou de boulimie ne peuvent pas « manger un peu de malbouffe chaque jour ». Pas plus qu’un alcoolique ne peut consommer « un peu de vin chaque soir ».
Les aliments ultra-transformés, riches en sucre, gras et additifs, activent fortement le circuit de la récompense, dérèglent les signaux de faim et de satiété, et peuvent déclencher de véritables crises.
Dans ces cas-là, ce n’est pas de la restriction, mais de la protection.
Refuser de consommer certains produits hautement addictifs ne relève pas du contrôle excessif, mais d’un choix thérapeutique légitime, à condition qu’il soit accompagné, progressif, et soutenu par une approche globale : soutien psychologique si nécessaire, rééquilibrage du microbiote, stabilisation des neurotransmetteurs, et restauration du plaisir alimentaire authentique, c’est-à-dire sur des aliments adaptés aux humains et qui leur apportent des bénéfices, sans les abimer.
Cela dit, il ne faut pas confondre cette démarche avec de l’orthorexie (obsession de manger « parfaitement sain »).
Une personne en sortie d’addiction, qui se soigne, peut tout à fait choisir de ne pas avoir de malbouffe dans son quotidien, tout en restant capable de faire une exception à Noël, à un anniversaire, ou lors d’un moment convivial en famille.
La clé, c’est la liberté de choisir que l’on obtient lorsqu’on se soigne de l’addiction.
Une personne qui n’ a plus d’addiction, ne voit aucun intérêt à consommer une substance qui va lui faire du mal. Au contraire, elle va mettre tout en œuvre pour réparer les dégâts que ces abus ont causés si c’est encore possible.
Pour conclure
Toutes les « restrictions » ne se valent pas.
Il est crucial de faire la différence entre se priver d’énergie vitale (ce qui est dangereux)
et se protéger d’un produit qui détraque le cerveau (ce qui peut être salutaire).
C’est le début de la liberté.
